阿布的牛仔世家 – A’Bu & Jeans family

« Innovative, low carbon life, start from me »
« Innovative, low carbon life, start from me »

阿布的牛仔世家

 

A’Bu & Jeans family

Je vous invite aujourd’hui à découvrir l’ « entreprise sociale » qui est à l’origine de mon enquête, en venant quatre fois de 2012 à 2016 j’ai pu suivre l’évolution de cet espace qui est bien plus influent qu’il en a l’air. En 10 jours, cette organisation m’a ouvert les yeux sur la sensibilité écologique des chinois que je croyais faible voire absente au niveau des pratiques quotidiennes. À cette période : « Penser à la réutilisation des objets et à l’environnement serait quelque chose de nouveau en Chine, et intéresserait particulièrement les étudiants, les travailleurs dans le social ainsi que les classes moyennes »1.

阿布的牛仔世家 « A’Bu Jean’s & family » (A’Bu), a été créé en 2010 et se situe dans le quartier XiShan (西山区) à Kunming. Situé à la frontière entre un vieux quartier et un centre d’affaires où se côtoient de grandes chaînes de consommation, l’espace de A’Bu est un simple appartement au 6ème étage d’un immeuble. Cette organisation, qui s’auto-défini comme « Entreprise Sociale », a connu de nombreux changements jusqu’à aujourd’hui. Elle essaie de se faire connaître via les réseaux sociaux, les médias locaux, les revues spécialisés dans la cuisine végétarienne, les universités chinoises ; mais surtout par bouche-à-oreilles.

Après avoir voyagé en Europe et participé en tant que journaliste invitée à la conférence de Copenhague, Li Yuan, qui est à l’origine de cette entreprise, fait le constat suivant : « Tout d’abord, nous vivons dans une situation environnementale grave qui d’une part influe négativement sur nos conditions de vies ; et d’autre part, sur l’environnement, à cause du développement et l’exploitation excessive des ressources naturelles, mais aussi à cause du monde consumériste. Cette relation entre les hommes et la nature fait que nous sommes dans une double crise : la première est la déterritorialisation des relations entre les êtres humains, l’autre est la déterritorialisation de la relation entre les humains et la nature ».2 Comment alors, à notre échelle, faire face à ces deux crises ?

A’bu Jean’s & family propose de valoriser un « mode de vie low-carbon » (低碳生活 di tan sheng huo), en faisant la promotion d’actions individuelles favorables à l’environnement3. Ses objectifs sont les suivants :

 ♦ To create creative recycling handicraft product

 ♦ To promote low-carbon culture and environmental education

 ♦ To innovate a replicable model of social enterprise in the community

 ♦ To provide an open platform for youth talent to exchange and cooperate

 ♦ To develop a society full of caring, supporting and confiding4

Ils visent à « questionner ensemble le mode de vie actuel » tout en agissant sur les points suivant : « l’aide aux personnes, le changement de société, la protection de l’environnement, et réfléchir à un autre mode de vie. »5

2010 – 2014 : expérimenter le « low carbon lifestyle » et faire par soi même :

En 2010, lorsque Li Yuan a fondé A’bu, la petite « start-up » a démarré avec moins de 10 000 yuans6 provenant de financement suite à des concours d’innovation et entrepreneuriat social organisés par le British Concil. Elle mène ce projet seule, à coté de son emploi principal de journaliste.

L’idée principale était de récupérer de vieux jeans et leur donner une nouvelle vie. Entre autre, « A’bu jean’s & Family » est donc une marque  : « On fait le design à partir de vieux vêtements que nous recyclons vers un nouvel usage dans le but de minimiser le changement climatique causé par les déchets »7. Leurs produits sont vendus sur des marchés de rue, sur internet, lors d’événements ou dans la « salle de vie low carbon » (阿布杜区低碳生活馆) qui commençait à voir le jour.

C’est ainsi qu’A’Bu a commencé : avec quelque jeans et de la bonne volonté. En 2010, une « salle de création low-carbon » (阿布低碳创意工作室) était à disposition de tous afin d’expérimenter un mode de vie « low-carbon ». Grâce à des coopérations avec des lycées et universités, des étudiants se portaient volontaires pour participer. L’objectif de A’Bu était de leur permettre de travailler ensemble en se focalisant sur la question du changement climatique.

Cet espace de vie se situait dans un appartement au second étage d’un vieil immeuble, dans un quartier pauvre à quelque pas du centre d’affaires où se situe la « salle de vie low carbon » aujourd’hui. Cet espace comprenait deux chambres-dortoirs (10yuans/nuit), une salle de bains, une cuisine et un salon qui servait d’atelier. On y trouvait des machines à coudre, des placards contenant du matériel de couture, ainsi que plusieurs plans de travail.

Dans cet espace, les règles de vie et pratiques ordinaires valorisées étant les suivantes :

 ♦ Ne pas manger de viande dans cet espace. (Le végétalisme comme pratique écologique)

 ♦ Ne pas gaspiller, réutiliser autant que possible les objets. (Mobilier et revue sont par exemple de seconde main)

 ♦ L’eau de la douche est récupérée pour la lessive faite à la main.

 ♦ Limiter la consommation d’eau et d’emballages.

 ♦ Participer, s’entraider, partager des savoirs faire lors de la fabrication d’objets à partir des jeans récupérés.

 ♦ Participer à la vie de tous les jours, vivre ensemble. (cuisine, vaisselle, lessive)

C’est ainsi que lors de mon passage en 2012, cette organisation mêlait vie en communauté, expérimentation d’un style de vie respectueux de l’environnement et participation effective des volontaires via la fabrication d’objets à partir de matériaux récupérés. Ceux ci partageaient ce lieu de vie dans une éthique écologique. Lieu qui servait d’« atelier » pour créer, à partir de vieux jeans collectés, des objets qui seront vendus (sacs, bracelets, tableaux). L’action était donc à la fois mise en valeur par des règles simples et le matériel à disposition. Il n’y avait pas de cadre strict, l‘appartement était tout simplement mis à disposition et chacun étant libre de valoriser son propre savoir faire et sa créativité8.

Depuis fin 2014, la « salle de création low-carbon » n’existe plus.

2012 – 2015 « Salle de vie low-carbon » et lieu d'échange :

En 2012, la « salle de vie low-carbon » (阿布杜区低碳生活馆) renommée plus tard « salle de vie biologique du quartier » (阿布社区绿色生活馆) a vu le jour au 6ème étage d’un immeuble récent. En plus de la salle de bains et la cuisine, l’appartement contient trois pièces : un séjour / salle à manger, un petit salon, un bureau, et une salle de « bouddhisme ». Certains meubles servent d’exemple de ce qui peut être fait à base de matériaux de récupération (housse de canapé en jeans, tables faites avec de vieilles fenêtres en bois).

En 2013 l’espace de vie s’approchait d’un café-restaurant végétarien « cuisine d’aliments biologiques afin de promouvoir une alimentation « verte » et bonne pour la santé »9. Ils y exposent et vendent aussi leurs produits de fabrication dite « low carbon » (tableaux, sacs, bracelets) à base de jeans. On trouve aussi des produits issus d’autres « entreprises sociales » locales, telles que « Hearts & Hands ou Heart » et « Heart to Heart Community Care ». On peut aussi y acheter des livres et revues sur le bouddhisme ou l’écologie, et des produits touchant à l’alimentation et la santé.

Cette « salle de vie low-carbon » est un lieu de rassemblement et de rencontres :

 ♦ Des activités manuelles sont organisées par des employés ou des volontaires. Comme la fabrication d’objets à base d’anciens matériaux, la fabrication de produits ménagers à base de végétaux, ou encore des ateliers de cuisine biologique10 (sans viande, légumes sains, compost…). Ces activités ont pour but de sensibiliser à des gestes quotidiens afin de réduire les déchets et répandre l’idée d’un « low-carbon lifestyle »11.

 ♦ En tant qu’activité annexe, des « cours de bouddhisme » sont organisés chaque dimanche matin de 8h à 11h12.

 ♦ Des soirées « à thème » sont occasionnellement organisées autour de films13 ou d’événements allant de la « soirée France » (2013) (cuisine, musique, discussion), à des événements à finalité sociale. (par exemple, un concert qui a un jour permis de récolter 60 000 yuans pour payer une opération du cœur à l’enfant d’une femme migrante employée 2ans chez A’Bu.)

 ♦ Des rencontres et des réunions sont parfois organisées sur des sujets liés à l’environnement (pratiques écologiques, pollution) et aux entreprises sociales. Tout le monde peut y participer et inviter des amis / famille pour découvrir les idées promues par A’Bu -dans la limite des places disponibles-.

Aujourd’hui, « A’Bu’s Jean’s family » se donne un rôle de porteur de projets en offrant un espace de discussion et se donnant pour mission d’aider, soutenir et guider un ensemble de projets créatifs menés par d’autres entrepreneurs afin de favoriser l’émergence de nouvelles entreprises sociales vers un « green lifestyle »14. « On pourrait croire que ces projets marchent indépendamment, cependant ils appartiennent tous à un ensemble. Aussi, nous voulons utiliser différents moyens pour se focaliser sur les problèmes sociaux [et environnementaux] qui nous préoccupent 15».

Le café est donc un de ces sous-projets, qui, en plus d’être une « base pour promouvoir un « low-carbon lifestyle » » offre un espace et sert de « plate-forme pour la vente des produits et d’autres services » à une communauté naissante.16

Ces trois derniers mois – à l’exception des cours de bouddhisme – l’espace de vie n’a pas été très actif, car Li Yuan mène cette entreprise à coté de son travail et de nombreux autres projets (dont l’organisation de forums et rencontres sur les entreprises sociales).

Par ailleurs, il arrive que certains sous-projets échouent (2013, ferme biologique), ou que des partenariats se révèlent infructueux (2015, restaurant végétarien). Son entreprise se concentre énormément sur le social et l’environnement mais parvient difficilement à faire de l’argent, à tel point qu’en 2015, l’argent provenant de financements était épuisé. Cependant, elle prend peu de risques car son entreprise n’est pas enregistrée et est déclarée en tant que sous-branche de l’entreprise culturelle de son frère.

En excluant le soutien à l’émergence d’autres entreprises sociales, l‘aspect social au sein de cet espace est difficilement identifiable. Si cela est possible et nécessaire, Li Yuan peut, de manière occasionnelle, créer un emploi à mi-temps (cuisine et ménage) pour une personne dans le besoin. Mais il faut pouvoir payer le salaire. Elle va aussi préférer acheter des produits -plus chers- à d’autres entreprises sociales pour les soutenir.

Cependant, Li Yuan reste optimiste à la question de savoir « Si A’Bu est une réussite » :

« – Ça dépend des critères, si c’est en terme de l’argent, c’est pas très réussi. Mais en terme de création, c’est réussi : parce qu’on peut guider les gens pour faire quelque chose. On les soutient et on propose des services. […] Si par exemple, il y a une entreprise sociale qui existe pendant 3 ans, puis ferme : Peut être que certains vont considérer que « c’est pas réussi ». Mais pour moi ce qui est le plus important c’est que : Si, pendant ces trois ans, cette entreprise nous offre de nouvelles idées, change notre vie, alors c’est réussi. Mais si pendant 3 ans l’entreprise n’a rien fait puis ferme, alors c’est un échec17 »

Elle justifie la réduction à un seul lieu : « parce que c’est plus écologique [rire] », puis elle compare aussi son entreprise à d’autres, qui ont de plus grands espaces, plus de monde, mais qui se réduisent à une seule activitée. « A’Bu est « petit mais efficace »18.

À partir de 2012, des partenariats se sont créés pour organiser des “ateliers low-carbon” dans des quartiers. Et un projet de partenariat avec l’école de langue “Robert’s school” est en train de se monter afin de proposer aux enfants des activités manuelles et aux adultes des vieux livres en libre service. L’atelier de fabrication à base de jeans devrait alors revivre dans ces type de partenariats. Par ailleurs, A’bu fait tous les ans des commandes d’une centaine d’articles à « Hearts & Hands », une entreprise sociale qui embauche des sourds-muets ou handicapés. Ainsi les produits de la marque “A’Bu Jeans & family” peuvent être accompagnés d’étiquettes “Robert’s School” ou “Heart & Hands”. D’autres partenariats existent avec par des restaurants végétariens et une entreprise sociale fournit le riz biologique pour le café-restaurant.

Li Yuan coopère toujours avec des universités19 pour aider au développement des entreprises sociales en Chine. Par ailleurs, des événements auxquels A’Bu participe (forums, conférences, activités) ont souvent lieu « en dehors » de la « salle de vie low-carbon » : dans des universités ou bien dans d’autres « Entreprises sociales » comme « The elephant bookstore » (文化巷大象书店) à Kunming. Ces partenariats sont indispensables selon Li Yuan : « oui, on se soutient entre nous, et ce soutien devient une force… on s’encourage. »20

Tout comme 麗日 et « Heart to Heart Youth Hostel », « A’Bu’s Jean’s family » se présente à titre d’exemple pour inspirer et aider à l’émergence de nouvelles entreprises sociales. Après avoir, dans un premier temps, essayé de s’inspirer des entreprises sociales étrangères, A’Bu a tourné son regard vers les entreprises sociales en Chine pour en venir à la conclusion qu’il fallait « rechercher une voie localisée pour développer A’Bu & Jean’s family »21. Comme le dit Li TingTing – Aujourd’hui porteuse du projet 麗日 – dans la vidéo : « mon expérience est la suivante : ne pas répéter ce que les autres ont fait avant, mais comprendre notre propre modèle et maximiser les avantages de notre propre communauté. Cela est, je pense, la chose la plus importante. »

Savoir s’adapter au niveau local devient vital dans une Chine en mouvement. Pour Li Yuan : « c’est rare qu’une entreprise sociale dure plus de 4 ans en Chine, beaucoup ont abandonné. Il faut sans cesse se réadapter ».22

Finalement, A’Bu est en fait un lieu d’échange, qui n’est pas concentré sur une activité mais plusieurs. Li Yuan fait tout pour s’adapter et faire vivre son entreprise. Mais son véritable objectif est d’inspirer des personnes, et encourager de nouvelles actions sur différents plans. En vérité, peu importe son action concrète (restaurant, atelier…), sa véritable action est de mettre en coordination différents acteurs dans ce « un lieu sur demande », la « salle de vie low-carbon », qu’elle ouvre quand nécessaire.

C’est un lieu pour discuter, pour échanger, « un lieu pour faire » qui influe « un peu » les gens, mais pas pour tout le monde. On a deux type de clients :

 ♦ Certains viennent parce que « c’est bien ici », c’est original : ils viennent pour manger ou acheter des choses « parce que c’est une bonne action ». Cela ennuie presque Li Yuan : « ils viennent parce que c’est cool, mais pas pour agir. »

 ♦ L’autre partie concerne ceux qui veulent faire et discuter d’un sujet en particulier. On me raconte que « L’année dernière beaucoup d’associations, d’entreprises sociales sont venues ici pour discuter de l’avenir des l’entreprisses sociales. A un moment, certains posent cette question : « quelles sont nos ressources ? », tout le monde répond : « c’est Li Yuan» »23.

Li Yuan est visiblement une personne « ressource » pour les entreprises sociales, active dans de nombreux domaines. Ce qu’elle veut, c’est « planter une graine » dans l’esprit des jeunes, les encourager à créer leur propre entreprise sociale. Elle ne se ferme pas sur son propre projet, elle veut connecter les différentes actions. Selon elle : « le résultat des entreprises sociales, qu’il soit efficace ou non pour le changement, n’a pas d’importance ; l’important c’est l’action, ici et maintenant »24.

Coordonnées :

Adresse : 昆明市西山区滇池路南亚风情第一城星辰苑11单元605室 ; 6ème étage

Weibo / blog : http://weibo.com/abujeansfamily  http://blog.sina.com.cn/u/1796544160

1 note de terrain 2012

2 http://v.youku.com/v_show/id_XNTc1NzExNjc2.html traduction et résumé de cette vidéo faite par mes soins

3 « 阿布社区低碳生活馆觉得公益和环保必须从个体实在地做起 », 创意简单 p.2

4

5 Discussion informelle 8 mars

8 Colette Bottazzi, Projet de recherche : la sensibilité environnementale en Chine : questionner l’émergence d’une « société civile écologique » au sein des organisations environnementales du Yunnan – Kunming. p. 30

10 (peaux de fruits et légumes, feuilles, sucres) : source : entretiens de Zhang Na et Fay

11 « En faisant ça, nous voulons permettre aux personnes de savoir comment la protection environnementale peut être faite dans la vie de tous les jours. » http://v.youku.com/v_show/id_XNTc1NzExNjc2.html => diffusion de résistance ordinaire

12 Ces cours se tiennent cependant « hors » du cadre de A’bu, dont ils en utilisent l’espace.

17 Extrait d’entretien 29 mars

18 Discussion informelle 8 mars

19 台湾辅仁大学 (Taïwan), 香港理工大学, 香港文理大学 (Hong-Kong)

20 Extrait d’entretien 17 mars

22 Discussion informelle 8 mars

23 Discussion informelle 8 mars

24 Discussion informelle 8 mars

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