DANIÈLE FAVARI – PROFESSION : LANCEUR D’ALERTE

ENTRETIEN AVEC UNE FEMME DE CONVICTION

Présidente de l’association « Mesure Conservatoire » qui a pour objet la défense des biens communs et la sauvegarde du patrimoine naturel afin de le protéger contre toutes atteintes terrestres, maritimes, minérales, végétales et animales en s’engageant pour la défense de l’environnement et de la nature. Elle contribue à mener toutes actions pouvant conduire à sa vocation.

 

Catherine Gay : Bonjour Danièle, pouvez-vous nous dire qui vous êtes ?

 

Danièle Favari : Bonjour, je suis Danièle Favari et je suis d’origine lyonnaise. J’ai suivi ma formation à l’Institut d’Administration des Entreprises d’Aix en Provence-Marseille, la plupart du temps en cours du soir, en cumulant avec mon emploi de secrétaire de direction. J’ai exercé en début de carrière à Lyon et ensuite à Bruxelles, plus particulièrement à la Commission Européenne, et retour à Paris à L’Express en tant que secrétaire privée de Monsieur Jean-Jacques Servan-Schreiber, avant de m’installer en qualité d’administrateur d’entreprise à mon compte sur la cote d’Azur où j’ai vécu plusieurs années jusqu’à ma retraite professionnelle.

 

Catherine Gay : Votre aspect militant, d’où vient-il ? Quel en a été le déclic ? Qu’est ce qui a motivé votre engagement pour l’écologie ?

 

Danièle Favari : J’ai toujours eu une facette de ma personnalité tournée vers l’environnement puisque j’ai co-créé une société qui s’appelait les « Argiles de Haute-Provence » qui fabriquait des produits cosmétiques, d’hygiène et thérapeutiques à base d’argile, connue pour ses vertus spécifiques. Ce qui a motivé mon engagement militant c’est le gaz de schiste et plus particulièrement une banderole aperçue sur un pont suspendu du coté de Rodez dans l’Aveyron qui a attiré mon attention et qui fait que depuis je suis beaucoup plus engagée collectivement dans la défense de l’environnement qu’à titre individuel, comme précédemment.

 

Catherine Gay : Qu’est-ce qui vous a amenée à être auditionnée jusqu’au CESE ?

 

Danièle Favari : Avant cela, j’avais été auditionnée par le Parlement Européen parce que j’ai déposé une pétition.

 

Catherine Gay : Celle sur le TAFTA?

 

Danièle Favari : Non, sur le gaz de schiste devant la commission ad hoc (celle des pétitions du Parlement Européen) puisque, compte tenu d’une opposition grandissante, il était question de faire – par la Commission Européenne qui a à la fois le pouvoir d’initiative législatif et le contrôle exécutif – une directive pour l’ensemble des états membres. Elle n’a finalement fait qu’une recommandation non contraignante pour l’ensemble des états membres ce qui nous amène à la situation actuelle où
chacun est libre d’exploiter ou non ( le gaz de schiste).

 

gaz de schiste

Les vrais dangers du gaz de schiste

Catherine Gay : Et pour en revenir au TAFTA ?

 

Danièle Favari : Bien entendu, lorsqu’en 2013 – date du mandat donné à la commission européenne par l’ensemble des états membres pour l’accord de libre échange qui se négocie avec les États-Unis et qu’on appelle plus communément le TAFTA – j’ai naturellement été amenée à m’en préoccuper à cause du risque d’un amoindrissement de nos normes environnementales, et comme j’avais déjà écrit un livre sur le gaz de schiste , « Les vrais dangers du gaz de schiste », paru en 2011 j’ai aussi publié un livre sur le TAFTA et plus particulièrement ses enjeux, « Europe / Etats-Unis : les enjeux de l’accord de libre-échange » et donc la commission du CESE (Conseil Economique Social et Environnemental, troisième Chambre de la République) m’a auditionnée au mois de novembre en vue de la plénière qui va se tenir le 22 mars, vraisemblablement en présence du secrétaire au Commerce extérieur et de Manuel Valls, premier ministre, puisque c’est lui qui a saisi cette instance pour savoir si la France se retire ou non des négociations, ou bien si elle peut avoir d’autres exigences par rapport aux termes actuels de cet accord de libre-échange.

 

Europe / Etats-Unis : Les enjeux de l’accord de libre-échange

Catherine Gay : Donc, c’est à propos de cet accord que vous allez être auditionnée le 22 mars de nouveau ?

Danièle Favari : Non, je l’ai été en novembre 2015. Le 22 mars prochain, c’est la plénière. C’est à dire qu’après le vote qui a eu lieu le 10 février dernier par la Commission des affaires européennes du Cese, Messieurs les Conseillers vont prendre la parole pour donner leur explication de vote. Il y aura d’autres personnes qui, comme moi, ont été auditionnées, mais ce sont Messieurs et dames les conseillers de la section des affaires européennes et internationales qui vont rendre leur rapport au premier ministre.

Catherine Gay : Ils n’auraient donc qu’un rôle de conseil alors ?

Danièle Favari : Oui ce ne sont que des conseillers.

 

Catherine Gay : Ils prennent ensemble une décision quant à l’opportunité de conseiller telle ou telle attitude par rapport au projet mais ne sont là qu’à titre consultatif, et soumettent leur avis au premier ministre qui lui décide ou non. J’ai bien compris ?

 

Danièle Favari : Voilà, c’est lui qui prendra la décision ultime par rapport à la commission Européenne ou qui donnera ses instructions. Parce que c’est Mathias Felkt secrétaire d’état au commerce extérieur qui « mène les négociations » avec la Commission Européenne, bien qu’il proteste régulièrement contre l’absence de transparence.

 

Catherine Gay :Même le Secrétaire d’Etat délégué au Commerce Extérieur n’avait pas accès au document de négociation ?

 

Danièle Favari : Non, pas à la totalité des documents et en plus dans des chambres sécurisées ! Donc normalement, ils devraient avoir accès aux documents finaux ce qui est tout à fait légitime, par contre, à ce moment-là je ne pense pas que le premier ministre bloque le processus, vu la puissance des Etats- Unis considérés comme la première puissance mondiale si on exclut la montée en puissance de la Chine. Mais il fera valoir auprès de la Commission Européenne ce qu’ils ont comme exigence ou ce qu’ils font comme recommandations. Ils ont déjà réussi à “extraire” « l’exception culturelle » du traité, mais arriveront-ils à le faire pour l’agriculture par exemple alors qu’il y a un contingent énorme de viande bovine, porcine et de volaille (chlorée en l’occurrence) qui nous arrivera des Etats-Unis ? Que vont-ils pouvoir imposer à la Commission Européenne pour ne pas abaisser nos normes environnementales ? Cela reste à mon avis très aléatoire.

 

Catherine Gay : La décision finale de la signature de ce traité, qui la prend ?

 

Danièle Favari : Les chefs d’états au sein du Conseil Européen à la majorité qualifiée (établie selon différent critères, dont le nombre d’habitants de chaque pays). Il est donc que peu probable que les chefs d’états ne signent pas. Par contre, comme ça a été le cas pour l’ACTA, , le Parlement européen peut mettre son veto et il n’y aurait qu’à ce moment-là qu’on pourrait bloquer cet accord qui sera préjudiciable à nos normes et même à nos droits sociaux. En corollaire du TAFTA il y a le TISA qui a été signé à Genève qui va concerner les services publics : poste, télécommunications, éducation … tous les services publics, sauf le secteur régalien (Défense Nationale, par exemple) pourront être livrés à la privatisation avec bien sûr des augmentations, des passe-droits, des licenciements et des multinationales qui vont s’arroger tous les pouvoirs. C’est sanctuariser le pouvoir des multinationales ! Actuellement, on ne peut pas nier le poids de leurs lobbies mais là, ça risque d’être gravé dans le marbre. Et comme pour tout traité, il sera difficile de revenir en arrière. Les multinationales auront une cour permanente et une juridiction à part pour protéger leurs investissements. Elles auront tous les droits si une loi actuelle, future, ou bien encore une décision qui pourrait intervenir au sein d’un état membre venait à hypothéquer leurs intérêts ou leurs investissements et pourront poursuivre l’état en question comme ça se fait déjà assez régulièrement.

Catherine Gay : Il me semble qu’en effet, certains états ont été condamnés face à des multinationales.

 

Danièle Favari : L’exemple le plus fameux est celui de l’affaire Tapie où l’homme d’affaires a perçu la somme astronomique de 472 millions d’euros. Ou, par exemple Philip Morris face à l’Australie pour le paquet neutre. Si le groupe a perdu, il n’empêche que l’état australien va payer 830 millions de frais de procédure. De fait, beaucoup d’états risquent de ne pas pouvoir suivre financièrement, surtout qu’il s’agit de fonds publics.

 

Catherine Gay : Dans les tribunaux d’arbitrage, qui sont les juges ?

 

Danièle Favari : Ce sont des juges qui peuvent exercer en dehors même du tribunal des fonctions de conseillers, donc il y a possibilité de conflit d’intérêt. C’est pourquoi Mathias Fekl, le secrétaire d’état au commerce extérieur a dit qu’il avait incité la Commission à proposer aux Etats-Unis une cour permanente avec des juges : 5 français, 5 américains, et 5 des pays tiers qui seraient rémunérés par les états membres et les USA.

 

Catherine Gay : En plus, rémunérés par les états, payer le bâton pour se faire battre ?

 

Danièle Favari : Oui voilà, c’est ce qu’il en est actuellement des négociations, rien n’est encore arrêté. Les négociations ont repris le 22 février sur ce thème mais on sait que les Etats-Unis n’y sont pas favorables. Si cette option aboutit, il s’agirait d’une rémunération permanente avec des honoraires supplémentaires pour le défraiement des juges s’ils étaient désignés pour une affaire spécifique. Tout ça à la charge des états membres bien entendu.

Catherine Gay : Comment seraient sélectionnés ces juges ?

 

Danièle Favari : Ils seraient choisis de manière aléatoire pour chaque affaire. La nouveauté consiste en une cour d’Appel  qui n’existe pas dans les instances actuelles des tribunaux arbitraux. Mais la question demeure : pourquoi ne pas aller devant les juridictions nationales qui existent comme les tribunaux administratifs, par exemple ? c’est vraiment donner un avantage considérable aux investisseurs étrangers et leur accorder des possibles indemnisations absolument phénoménales !

Catherine Gay : A ce compte-là, est-ce qu’ils ne pourraient pas compter sur le fait que les états qui pourraient être « récalcitrants » n’aient pas suffisamment de moyens financiers pour pouvoir les contrer en appel par exemple ?

 

Danièle Favari : C’est un vrai risque, on peut penser de la France qu’elle en aurait les moyens mais je ne sais pas comment ça peut effectivement se passer avec des pays moins riches comme les pays de l’Est. Surtout lorsqu’on sait que Vattenfall demande 4,7 Milliards à l’Allemagne pour l’arrêt de ses deux centrales nucléaires au nom de la Charte de l’énergie, ce sont tout de même des sommes folles ! Idem aux Etats-Unis où il est réclamé au gouvernement 15 milliards d’euros pour l’arrêt de l’oléoduc Keystone XL.

 

Catherine Gay : C’est à la suite de Fukushima que l’Allemagne a pris la décision de sortir du nucléaire, je crois…

 

Danièle Favari : Oui, c’est à ce moment-là que Angela Merkel a décidé de sortir du nucléaire. Donc réclamer 4,7 Milliards plus les autres frais à envisager dans un premier temps c’est astronomique ! Il Faut être conscients de ce que ça implique.

 

Catherine Gay : Surtout qu’après Fukushima, l’entreprise privée TEPCO au Japon n’a pas franchement assumé ses responsabilités.

 

Danièle Favari : Effectivement, la question est bien celle-là, le pollueur n’est jamais le payeur. En plus, alors que les investisseurs ont la capacité d’attaquer les états membres, l’inverse n’est pas vrai. Ce qui est tout de même assez incroyable ! Donc pour la responsabilité de TEPCO, je ne sais pas comment ça a été géré localement mais qu’un état membre n’ait pas la possibilité de demander réparation, comme c’est le cas, par exemple, pour les boues rouges déversées en mer par un fond d’investissement de Miami. Normalement, la France devrait demander à Altéo, à l’usine de Gardanne et même Aluminium Pechiney puisque ce sont eux qui font les rejets via leurs canalisations de payer la remise en état du site, mais c’est loin d’être le cas. Cela signifie qu’il y a tout de même une prépondérance de l’investisseur sur les décisions étatiques et politiques. Effectivement, à mon sens, la sanctuariser, c’est donner le bâton pour se faire battre. Ni plus ni moins ! Nous en sommes à favoriser les lobbies dans une démarche contre les états en leur offrant sur un plateau les moyens d’y parvenir sans que la réciproque soit vraie. Nous en sommes-là.

 

Catherine Gay : En fait, les entreprises demandent aux états de prendre en charge les tribunaux par l’intermédiaire desquels, eux pourront attaquer ceux-là même qui financent ces tribunaux ? On marche sur la tête ! Les avocats ne leurs suffisent plus en somme…

Danièle Favari : Voilà, les avocats, les juridictions existantes ne suffisent plus aux lobbies. On met quelque chose en place pour que les investisseurs puissent bien attaquer tranquillement les états et que ces derniers aient des pénalités à verser aux multinationales.

Catherine Gay : Nous sommes donc passés d’un pouvoir politique à un pouvoir économique…

 

Danièle Favari : Oui, totalement ! Bruxelles est la ville aux 30 000 lobbyistes et on sait qu’ils exercent des pressions sur les parlementaires européens. Le lobby du tabac étant l’un des plus puissants établis à Bruxelles, et il est arrivé que certains parlementaires rédigent des amendements en tous points issus du texte du lobbyiste.

 

Catherine Gay : Ce sont carrément des pots de vin !

Danièle Favari : Oui, voilà. Il y a aussi carrément ceux qui dictent les amendements ou encore des propositions de lois. Nous sommes vraiment dans un pouvoir économique où le politique n’a plus qu’à prendre les volontés des lobbies en considération afin de les entraver le moins possible. Ils vont jusqu’à faire voter les lois qui les intéressent mais également qui les favorisent.

 

Catherine Gay : Et vous en tant que militante, qu’est ce qui fait que vous ayez encore l’énergie de vous battre ?

 

Danièle Favari : Nous avons quand même des résultats et il est très important de porter la voix de la société civile, il faut que des gens le fassent. Heureusement je ne suis pas la seule et je ne suis qu’une des moindres activistes. Ce que je tente de faire, comme par exemple devant le CESE c’est de faire entendre ma voix et les objections que pourrait émettre la société civile par rapport à cet accord de libre échange. Quand c’était le gaz de schiste on a tout de même empêché que ça se développe et se concrétise en France. Chacun participe à son niveau.

 

Catherine Gay : Est que c’est votre audition au Parlement européen concernant le gaz de schiste qui a empêché que les forages aient lieu ?

 

Danièle Favari : Je ne sais pas, j’ai porté une pétition devant le Parlement Européen mais ça n’a pas été ma seule action. J’ai rédigé également une proposition de loi sur le plan national et empêché la mutation de sept permis par une autre de mes pétitions. Mais, il y a eu surtout une forte mobilisation citoyenne, qui n’est pas terminée puisque le 28 février à Barjac il y a eu une manifestation nationale, c’est tout un ensemble de choses qui font qu’on essaie de réagir face à des situations données pour les empêcher. Je ne suis pas zadiste, je ne vais pas aller squatter mais je fais une veille juridique d’une part et je rédige des pétitions d’autre part que je porte devant les intéressés pour tenter d’éviter le pire. Quelquefois ça fonctionne. Heureusement !

 

Catherine Gay : Y a t-il des failles dans lesquelles vous pouvez vous engouffrer ? Et Quelle a été celle pour Total et Schuebach ?

 

Danièle Favari : Pour Schuebach en ce qui concerne ces permis de Nant et de Villeneuve de Berg dont l’abrogation a été confirmée par le jugement du Tribunal Administratif de Cergy- Pontoise ; c’est que la fracturation hydraulique était clairement évoquée dans son rapport alors qu’elle est interdite par la loi Christian Jacob ce qui n’était pas le cas de Total dont le texte était assez ambigu. Donc, je ne pense pas qu’il y ait d’exploitation de gaz de Schiste par le fait de la loi Jacob et la décision politique du gouvernement Sarkozy d’interdire la fracturation et par la confirmation du
gouvernement Hollande de maintenir cette décision. Mais quoiqu’il en soit, rien dans la loi n’interdit l’exploitation du gaz de schiste, seulement la fracturation hydraulique. Il faut que ce soit clair. Maintenant c’est le Statu-Quo, les permis sont en sommeil, il y en a un certain nombre, est-ce qu’ils vont se réveiller ou pas ? Là est la question…

 

Catherine Gay : Est ce que vous pensez que le fait que les bénéfices de Chesepeake aux Etats-Unis soient en chute peut influencer ici en Europe l’exploitation ou non du gaz de schiste ?

 

Danièle Favari : Non car on aura le gaz de schiste américain puisqu’ils ont construit pour l’exporter un terminal méthanier à Sabinepass (USA) et qu’EDF a signé des contrats pour le gaz de schiste qui sera livré à Dunkerque, on ne sait pas comment ça va être injecté dans le réseau mais on va y avoir droit.

 

Catherine Gay : Ce gaz de schiste sera destiné à quelle consommation ?

 

Danièle Favari : C’est du méthane, donc ce sera à court terme (2017/2018, je crois) dans les tuyaux d’ERDF pour le gaz de ville. Il ne sera pas possible de déterminer en tant que consommateurs ce qui sera du gaz français ou du gaz de schiste américain. Pour en revenir aux boues rouges et aux failles juridiques, oui il y a des failles que j’exploite puisque les rejets se font dans le domaine public maritime naturel, ce qui est totalement interdit pour des intérêts privés. Quand on regarde le dossier d’un peu plus près on voit bien que ces intérêts ont été largement favorisés pour permettre ce genre de chose.

 

Catherine Gay : Vous me parliez d’une fosse de 65 km sous l’eau de résidus des boues c’est bien ça ?

 

Danièle Favari :  Oui c’est exactement ça, ce qu’ils appellent les hydrocalcites et qui sont des précipités de soude dans le fond marin sur le plateau continental maritime français. C’est quelque chose qu’on ne pourra jamais enlever des fonds marins. La sédimentation s’étend de Cassis à Fos jusqu’aux îles d’Hyères par le tuyau qui descend au dessus du canyon de Cassidaigne (2400m ).

Catherine Gay : Les conséquences concrètes de ces boues rouges sur l’environnement ?

 

Danièle Favari : C’est le mercure, le plomb, l’arsenic…Bref, des substances toxiques. Donc plus de faune ni de flore bien entendu, des poissons qui ne peuvent plus être péchés dans cet espace, alors qu’il s’agit du parc national des Calanques qui est pourtant un espace protégé. Et avec des baigneurs dans une eau qui est une des plus polluées au monde.

 

Catherine Gay : Ce qui signifie qu’on a aucun recul sur les conséquences sur la santé publique ?

 

Danièle Favari : Tout à fait, d’ailleurs l’IFREMER demande une surveillance au niveau des eaux de baignade et un suivi qui ne sera vraisemblablement pas effectué. Ce que l’on sait des boues rouges, parce qu’il y a un dépôt des résidus solides qui est à Bouc-Bel-Air ( à Mange Garri, plus précisément) c’est que parmi les riverains (6 personnes) de cette aire de stockage sont toutes atteintes de cancers et ont des désordres de santé assez conséquents pour lesquels il n’y a aucune prise en charge et aucune reconnaissance de maladie liée à cet environnement. Normalement, s’il y avait volonté politique on prendrait la situation de ces personnes en considération. Mais manifestement ça n’entre pas dans les projets puisque Manuel Valls a donné des instructions, comme le dit le Canard Enchaîné, pour que les arrêtés préfectoraux soient mis en application par le préfet Bouillon de la ville de Marseille afin d’autoriser les deux sociétés privées à continuer ces rejets et à utiliser la canalisation qui permet les déversements en mer.

 

Catherine Gay : C’est une prolongation pendant 30 ans de ces autorisations ?

 

Danièle Favari : La canalisation faisait l’objet d’une autorisation d’occupation temporaire, ce qu’on nomme une AOT depuis 1966 donc 50 ans, dont on peut dire qu’elle est d’une temporalité un peu longue tout de même ! Et donc, comme on ne pouvait pas la renouveler en tant qu’autorisation temporaire, il a été accordé une concession pour 15 ans renouvelable tacitement, donc pour une période trentenaire. Bien entendu le déversement peut se poursuivre de la même façon. Cette canalisation qui fait 55 kilomètres, on ne pourra pas la démanteler comme ça. Sauf qu’elle gêne le parcours prévu pour le tramway qui partirait d’Aubagne. Il n’y a que quelque chose qui représente l’intérêt général qui pourrait faire avancer les choses, mais c’est entériné par un arrêté préfectoral et je vois mal Pechiney-Aluminium pourrait faire des travaux pour dévier cette canalisation et permettre les travaux du tram depuis Aubagne jusqu’à Marseille.

 

Catherine Gay : Quant à la vétusté de cette canalisation, existe-t-il une obligation d’entretien ?

 

Danièle Favari : Normalement, et c’est d’ailleurs derrière ça que le préfet se retranche en donnant des directives à ce sujet à Aluminium-Pechiney plus particulièrement, mais est-ce bien le cas ?. Il faut aussi savoir que le Parc national des Calanques et son conseil scientifique a donné son autorisation au déversement de ces boues rouges pour une période de trente ans. Ainsi, les dirigeants d’une aire spécialement protégée a autorisé une entreprise privée à déverser des résidus toxiques dans l’espace qu’il est censé protéger. CQFD, la boucle est bouclée, si je puis dire.

 

Catherine Gay : Mais Ségolène Royal ne s’était-elle pas exprimée en défaveur de ces déversements ?

 

Danièle Favari : Si bien entendu, ce qui a motivé José Bové et Michèle Rivasi à faire un recours hiérarchique auprès d’elle alors que Manuel Valls, premier ministre est bien le supérieur hiérarchique de Ségolène Royal. S’il a donné des instructions au préfet de publier ces arrêtés indépendamment de l’avis de la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, c’est que le préfet (Bouillon, en l’occurrence) dépend directement de lui. Donc, il n’y a pas lieu de faire un recours hiérarchique. C’est noyer le poisson pour gagner du temps, c’est occuper le terrain avec des blablas injustifiés, en aucun cas pour obtenir un résultat favorable.

 

Catherine Gay : Et s’il est avéré que les boues rouges sont responsables de cancers et autres problèmes de santé, quels sont les recours des personnes atteintes ?

 

Danièle Favari : Elles n’ont aucun recours, leurs maladies n’ont pas été reconnues comme étant liées à la proximité des boues rouges mais je connais peu cet aspect du dossier. Cependant, on a bien compris que l’environnement n’est pas considéré comme une priorité à quelque moment que ce soit par les politiques, donc la santé des citoyens, non plus. On l’a vu pour les pesticides où il est très compliqué de se faire reconnaître en maladie professionnelle. Il existe même un terril qui a été donné à une municipalité où les gens vont faire des sports de glisse sur ce tas de métaux lourds ! Les politiques n’en ont cure de la santé de la population et de l’environnement. C’est inadmissible ! De toute façon, cette entreprise de Gardanne est vouée à disparaître assez rapidement du fait que la colonisation c’est du passé et que la Guinée va exploiter sa propre bauxite et ne plus fournir Alteo, et les chiffres d’Alteo sont loin d’être mirobolants. Les Guinéens sont bien conscients que leurs ressources sont exploitées par des gens qui sont extérieurs au pays et qu’ils passent à coté de revenus. Tout comme le Venezuela, devenu premier producteur de pétrole devant l’Arabie Saoudite, parce que les populations se sont réapproprié leurs ressources nationales et leurs sous-sols et c’est bien normal. En plus, ALTEO-Gardanne appartient à un fonds d’investissement ; ce sont les dividendes susceptibles d’être versées à leurs actionnaires qui les intéressent et non la masse salariale. Quoiqu’il en soit, les hydrocalcites déversés en mer, ne seront jamais nettoyés, c’est mission impossible d’assainir les eaux. Ni les états, ni l’entreprise n’auront les moyens de nettoyer de tels déchets.

Catherine Gay : C’est tout de même incroyable qu’on fasse un foin du tonnerre quand il y a une marée noire et qu’en même temps on autorise ce genre de déversement !

 

Danièle Favari : Oui tout à fait, et je crois que si les boues rouges avaient été stockées sur terre, il aurait été plus simple d’intervenir pour dépolluer les sites, c’est matériellement faisable. Là, sous la surface de l’eau, je ne vois pas bien comment on pourrait faire, ça restera éternellement.

 

Catherine Gay :Pourrait-on dire que votre combat concerne essentiellement les sols ?

 

Danièle Favari : Non, je me concentre plus particulièrement sur les causes qui risquent d’impacter de manière immédiate et dangereuse pour notre environnement, comme pour les 64 permis d’hydrocarbures qui avaient été délivrés et qui touchaient l’ensemble du territoire national. Pour le TAFTA, idem et pour l’exemple des boues rouges ; parce que ça touche un territoire qui me tient à coeur puisque c’est pour moi une terre d’adoption ce littoral. En plus, ce sont des dossiers que je connais bien. Je ne me lancerais pas dans les combats contre les pesticides, le nucléaire, ou le domaine de la santé, parce que je n’y ai pas de compétences. Donc mes chevaux de bataille sont le gaz de schiste, le TAFTA, le TISA (sur les services) dont l’opacité est totale, ainsi que les boues rouges.

 

Catherine Gay : Vous connaissez déjà votre prochain combat ?

 

Danièle Favari : Non pas encore mais j’ai du travail en perspective concernant les boues rouges et le TAFTA. Pour le moment, je fais un recours par l’intermédiaire de l’avocat de la LPO contre les boues rouges. Il y a une interaction entre leur avocat et moi pour ce dossier afin de rédiger sa requête en annulation des deux arrêtés préfectoraux celui en particulier qui concerne le domaine public maritime. Je suis très absorbée par ce dossier en ce moment, il est inique et illégal d’autoriser de tels procédés. Pour le stockage à l’air libre me paraît moins grave que les rejets dans la mer, ils peuvent se traiter mécaniquement. Mais ceci doit néanmoins impérativement cesser pour maintes raisons, de la pollution de l’eau à la santé des riverains et des baigneurs. C’est à la fois un problème environnemental et de santé publique. Ensuite le 22 mars il y a la plénière au CESE pour le TAFTA, et il y aura tout le processus devant le parlement européen. Les négociateurs voudraient le signer avant la fin du mandat de Barack Obama qui y est favorable et qu’il y aura moins d’objections de la part du congrès. Le TAFTA c’est aussi la faillite annoncée de l’élevage français. A titre personnel, j’ai bien moins confiance à ce parlement et à cette commission-là qu’en la précédente où il y avait une meilleure ouverture et plus de dialogue même si ce n’était pas tout à fait satisfaisant. Il y avait des gens comme Sandrine Bélier qui se sont mobilisés contre l’ACTA et qui ont réussi à ce qu’il soit abandonné. Mais là, face aux Etats-Unis, je ne vois pas trop comment on pourrait arriver au même résultat, mais il faut tout de même se battre devant les parlementaires européens et nationaux. Angela Merkel fait pression pour que ça se signe, mais ça ne signifie pas encore la ratification devant le Parlement Européen. Et même, si par extraordinaire, c’était signé avant la fin du mandat de Barack Obama, il y a encore tout un processus législatif à mettre en place. Par exemple, l’accord avec le Canada a été signé le 28 septembre 2014 et il n’est pas encore venu à l’approbation du Conseil Européen, c’est à dire la réunion de tous les chefs des 28 états membres et non plus devant le Parlement Européen, donc ça prend du temps une ratification. 2018 est la date butoir pour le TAFTA, les allemands sont très mobilisés, bien plus que les français contre ce traité, on a assez peu d’information sur la mobilisation de la société civile outre-Atlantique. Ça laisse une chance. Par ailleurs, je n’arrive pas à comprendre les politiques prennent des mesures qui soient contraires aux intérêts de ceux qu’ils sont censés représenter. Cette commission est pourtant clairement désignée pour défendre les intérêts de l’Union Européenne. Donc, on peut légitimement penser qu’il y a des intérêts qui sont supérieurs à l’intérêt collectif.

 

Catherine Gay : Danièle Favari écrivain, c’est pour bientôt ?

 

Danièle Favari : Danièle Favari écrivain déjà oui !un livre sur les énergies du futur, pour lequel j’ai un contrat d’édition mais que je n’ai pas envie de publier dans ce catalogue-là, donc je verrais si mon autre éditeur le prendra ou non. Ensuite, un livre qui me tenait à coeur sur l’argile et qui sera publiée courant avril et aussi une oeuvre plus littéraire, une auto-fiction qui est en cours d’examen par un comité de lecture. J’aimerais vraiment que ça se réalise parce que j’ai beaucoup aimé écrire ce livre-là et que ça me sort un peu de mes « causes ».

 

Merci encore à Madame Danièle Favari pour sa disponibilité et son engagement.

 

Catherine Gay pour Etika Mondo

Pour en  savoir plus et participer à ses combats essentiels :

Audition de Danièle Favari devant le CESE

Le blog de Danièle Favari

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