Kashmir : nature abondante et culture traditionnelle du durable (Inde)

Les premiers pas dans le Kashmir

 

Bienvenue dans le Kashmir ! Dès le passage de la frontière Jammu-Kashmir, les tensions politiques sont palpables. Les militaires indiens sont partout et armés jusqu’aux dents. Nous apprenons que plus d’un million de militaires occupent la zone… Wahou, ça étonne !

 

De plus, la région est principalement musulmane. La culture peut être difficile pour des occidentaux peu préparés. L’expérience de Typhaine en est la preuve. L’oppression militaire mélangée à la position de la femme musulmane l’amèneront à changer de destination à peine quelques jours après notre arrivée. Typhaine poursuivra son épopée à Dehra Dun (dans l’Uttarakhand) pour visiter la ferme école Navdanya, dont Vandana Shiva, une activiste écologiste indienne, est à l’initiative. Cette ferme est une banque de graines qui préserve et distribue des semences organiques destinées aux familles de fermiers dans le besoin.

 

Je poursuis donc l’aventure dans le Kashmir seul, dans la ferme de Saalim, que nous avons contacté via sa page Facebook (Permaculture Kashmir Valley).

 

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Notre hôte, notre ami

 Nous nous rendons vite compte que malgré les frontières, nos aspirations de vie sont carrément similaires. Saalim est un jeune kashmiri de 27 ans. Après avoir passé 5 ans en Angleterre pour compléter ses études et expérimenter la vie de travailleur citadin, comme ses parents en rêvaient, Saalim est de retour dans le Kashmir. Là, il réalisera vite que ses accroches à sa région natale n’ont d’égales face à cette vie de cadre dynamique qu’on lui impose. Il prend alors la décision de devenir « fermier moderne » afin de raccrocher avec la nature et les animaux, sa passion depuis petit.

 

Aujourd’hui, et depuis 2 ans maintenant, il loue une parcelle de terre sur laquelle il a retapé une étable et un espace de vie. Une cinquantaine de moutons, une centaine de poules et quelques chèvres. La méthode est de rigueur pour planifier les tâches quotidiennes et développer l’activité. La motivation n’a pas de limite. Levé 5h30 du matin avec le chant des coqs.

 

Les activités à la ferme

 

Les journées sont bien remplies :

 

Gestion du troupeau de moutons : neuf des douze mois de l’année, le troupeau vit chez Saalim, sur les bas plateaux. Chaque jour, le troupeau est sorti en pâture. Saalim est assisté par deux jeunes villageois des hautes montagnes, Zuber et Assan, eux-mêmes fils de bergers. Les trois mois restant correspondant à la période estivale, le troupeau part en transhumance. Les bergers de hautes montagnes les gardent dans les pâtures d’altitude.

 

Traite des chèvres quotidienne. Le lait récupéré est consommé quotidiennement à la ferme (le Chai – milk tea massala – est une religion ici…).

 

Poules et poulets sont élevés à l’air libre. Ils assurent l’apport en fumier sur la parcelle cultivable. La quantité d’œufs quotidienne récoltée est suffisante pour permettre des échanges de produits avec les fermes alentours.

 

Des projets pour l’auto-suffisance sont menés quand les disponibilités le permettent (construction d’une serre en cours, enrichissement des sols et apport de fertilisants naturels, mise en place de planches de culture permanentes et autonomes (inspirées des pratiques biointensive et permaculturale), projet de création d’une retenue d’eau artificielle.

 

La réalité du métier

 

Les commencements ont été assez compliqués. En plus de faire face à l’incompréhension familiale et à la pression que lui mettent ses parents, Saalim subira des intempéries climatiques extrêmes durant sa première année d’exercice. Des inondations et un hiver plus que rigoureux lui feront perdre une partie de ses moutons et quelques poulets affectés par une maladie d’un nouveau genre : « New Castle disease ». Les aléas climatiques font partie de la vie de fermier, mais dans une période où la confiance est fébrile, le coup est dur. Saalim redressera la tête et ne se laissera pas abattre. Sa détermination est admirable. Sa passion pour le métier le fait tenir. Il s’occupe de chacune de ses bêtes comme de ses propres enfants. Et le printemps lui sourira enfin. Une histoire de Karma parait-il…

 

Aujourd’hui, après deux ans de travail, il commence à faire quelques maigres bénéfices avec la vente de ses bêtes, lui permettant de s’investir dans quelques projets d’agriculture permanente. Ses efforts pour faire renaître la vie dans la parcelle de terre ont payé. Son bout de terre aride est à présent recouvert d’une belle couche d’herbe grasse. Et cela, grâce à la fiente de poule.

 

Le travail accompli durant ces 2 semaines d’échange

 

Ensemble nous avons pu réaliser la mise en place de 3 planches de culture :

 

Les deux premières inspirées des techniques permaculturales : ici on cherche à imiter la nature, en minimisant le temps de travail et les pratiques coûteuses.

 

Pour l’une, qui présentait une meilleure qualité de terre et une vie microbienne, nous avons simplement désherbé (1), enrichi le sol à base de compost (2)  (mix de fiente de poules, de végétaux morts, carbonés et de végétaux verts) et recouvert de paille (3).

 

En arrosant abondamment entre chaque étape.

 

Cela dans le but d’obtenir une belle terre aérée avant les plantations printanières.

 

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Pour la seconde, présentant un sol bien plus sec et mort, d’apparence plutôt glaiseuse, mais recouverte d’herbes grasses, nous avons opté pour une « préparation en lasagne ». Cela sous-entend une préparation multi-couches. Cette préparation est favorable pour les plantes à longues racines (gingembre, betterave, carotte, céleri, navet, rutabaga…). Ici pas de désherbage, nous avons recouvert le sol de carton, papier journal, vieux sac de jute (en gros tout ce qui se décompose, et qui est assez lourd pour aplatir l’herbe). Puis recouvert d’une épaisse couche de fiente de poules, suivi d’une couche de compost maison et enfin d’une belle couche de paille. Simple, rapide à mettre en place. La décomposition prend cependant plus de temps.

 

La troisième planche est inspirée de techniques biointensive. On l’appelle la butte sandwich. Ici on cherche à créer un écosystème, à améliorer le taux d’humus. Une arase de quelques centimètres peut être envisagée. La base de la butte est du branchage fin à laquelle on superpose une couche de compost. On recouvre avec la terre des allées creusées entre chaque butte. Et une épaisse couche de paille pour couvrir la terre.

 

Une largeur d’1m20 pour les buttes semble être un bon compromis stabilité / labeur manuel. L’orientation des buttes choisie est nord / sud. Pour éviter l’érosion, nous avons renforcé nos buttes avec des planches, le temps que la terre meuble se tasse. Par la suite, les mauvaises herbes prendront le relais et les planches seront récupérées. Au plus les plantations sont diversifiées, au mieux se portera la vie dans la butte. Nous avons enfin recouvert les buttes de paille pour garder la terre humide et l’abriter du soleil. Ainsi un écosystème cyclique et permanent est créé.

Nous avons également fabriqué un tracteur à poules. C’est un poulailler mobile utilisé pour le travail préliminaire d’une surface de plantation. D’un côté, un jardin grillagé pour que les poules travail la terre. En grattant, les poules aéreront le sol, réduiront les herbes, y mélangeront la matière organique (plante, paillage, fientes, plumes,…), et par là, fertiliseront la zone. De l’autre côté le nid de ponte, pour récupérer les œufs frais.

 

Si l’utilisation de cette machine de guerre 100% organique s’avère efficace, Saalim pourrait bien s’en servir comme monnaie d’échange auprès des particuliers.

 

Les interactions avec le voisinage : les échanges de cultures et les traditions

 

Les us et coutumes traditionnels du Kashmir sont respectueux de l’environnement. Bien que la monoculture de riz soit présente en plaine, dès qu’on atteint les villages de hautes montagnes, la diversité est de mise. Des arts traditionnels à l’alimentation, de l’éducation des enfants à la vie de groupe, ces villageois aux pratiques morales sont auto-suffisants. Ils connaissent et se nourrissent de ce que leur apportent les forêts, pratiquent la migration saisonnière pour le bien être des troupeaux (8/9 mois en bas plateaux, 3/4 mois en haute montagne) et cultivent en petite quantité en alternant les plantations.

 

L’échange interculturel a été un régal. Les voisins nous voyant travailler la terre d’une manière tout à fait différente de ce qu’ils ont l’habitude de voir, sont naturellement venu poser plein de questions, intrigués par ce que ce « jeune blanc bec » pouvait bien apporter. Le résultat obtenu est plutôt sympa et les habitants avait l’air mi convaincus. Si les récoltes portent leurs fruits, la permaculture prendra peut-être une dimension plus importante dans ce petit village de Mahwara. Quoiqu’il en soit, j’ai gagné ma tournée de Chaï !

 

D’aider Saalim ici dans son initiative me permet un peu plus de me projeter et d’imaginer à quoi pourrait ressembler une petite vie dans les contrées ariégeoise (initiative personnelle en cours de réflexion). Pas mal d’idées « d’Earthship » puisées des auto-constructions traditionnelles, d’aménagement pour former des micros écosystèmes, d’agriculture permanente et organique. Finie la chimie pour « l’agri ». Le modèle inspirant est celui des forêts primaires. Abondantes, diverses et désordonnées. Et comment confortable et pleine d’énergie. L’approche est idéologique. Des idées fortes et ancrées à mettre maintenant en pratique. Il faudra être patient, amoureux et passionné. Inch Allah !

 

Kévin

 

Bibliographie et inspirations :

–          Patrich Whitefield, Permaculture in a Nutsell,

–          John Jeavons, How to grow more vegetables, Bountiful Garden,

–          Jean-Marie Lespinasse, Le jardin naturel, Editions du Chêne,

–          Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse.

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