Le second souffle des traditions andines (Pérou)

« Quel que soit le moyen de locomotion retenu, on ne progresse qu’avec une infinie lenteur » Jean Rolin.

 

Au bout de 5 heures de pickup, nous arrivons dans le village andin de Quispillacta. Le décor est exceptionnel, tout autour de moi s’élèvent de majestueux sommets blancs, les «Apus» -mot quechua pour désigner les esprits de la montagne-. Chacune de ces divinités protectrices porte un nom et possède sa propre histoire. J’ai à peine le temps de réaliser l’époustouflante beauté du paysage que nous nous retrouvons face à Marcos, un petit homme sans âge au regard d’aigle. Il est le Yachar de la communauté quechua, «celui qui sait», guérisseur de l’âme et des maux physiques de ses congénères.

 A4-P1-Marcos-le-Yachar-de-QuispillactaMarcos le Yachar de Quispillacta

Au Pérou, il existe au moins 57 groupes indigènes, ce qui représente plus de 9 millions de personnes. Les « Pueblos Originarios » tels que les Quechua et les Aymara des Andes partagent une cosmogonie riche et unique très éloignée de la vision occidentale contemporaine du monde.

 

C’est mon intérêt pour les pratiques traditionnelles de guérison qui m’a fait venir jusqu’à lui. Ce séjour aux côtés de Marcos démarre très fort puisque nous allons d’emblée participer à un rituel ancestral célébrant les liens de l’homme avec la Terre.

 

Arrivés au bord d’une superbe lagune, nous déchargeons nos emplettes rapportées de la ville : des sacs remplis à craquer de feuilles de coca, alcool et cigarettes, fruits, bouquets de fleurs, bougies, parfum…le complet nécessaire pour accomplir une cérémonie de remerciement a la Pacha Mama. La préparation est minutieuse: Pour commencer, nous plaçons chaque élément par pair sur une étoffe posée au centre de notre cercle. Marcos chuchote quelques incantations, des paroles magiques en quechua pour entrer en contact avec la terre, il parle avec elle, lui présente les petits nouveaux, lui exprime sa gratitude et sa plus haute considération. Dans un silence religieux, nous faisons passer une cigarette autour du cercle et tour à tour, chacun souffle un peu de fumée sur les offrandes (le tabac, permet de chasser les mauvais esprits, est presque toujours présent dans les rituels). Une bouteille de vin ainsi qu’un petit verre font leur entrée dans le cercle. Un à un, nous voyons le verre arriver dans nos mains, chacun boit une légère gorgée et projette le reste sur le sol (oui mais non, on n’est pas là pour picoler et puis il est14h!). Ça ne m’était jamais arrivé, littéralement je trinque avec la terre! Je me sens recouverte d’une force indéfinissable et la brise fraiche souffle à mon oreille: «tu es parfaitement à ta place. Tu fais partie du tout». Je regarde autour de moi et m’aperçois qu’effectivement tout est à sa place, qu’une complète harmonie règne sur l’endroit. Marcos et Silvestre son assistant me convient à les suivre au bord de l’eau. Ils emportent avec soin le tissu refermé sur les offrandes. Ils déplacent quelques branches séchées, laissant apparaitre une cavité dans laquelle sont enfouis les restes d’une ancienne cérémonie. Le sac est déposé dans la «bouche de la terre» que les deux hommes recouvrent des mêmes branchages avant de s’éloigner. Ainsi se termine le rituel. Existe-t-il une métaphore plus belle pour illustrer l’intimité des liens que l’être humain peut entretenir avec la terre?

 

Je découvre de l’intérieur une culture millénaire basée sur le respect de la relation sacrée qui règne entre la terre, la culture, la nourriture et la santé. La cosmovision andine est fondée sur la recherche de l’harmonie entre les éléments de la communauté comprise dans son sens large: Cela inclut la nature, les hommes et le sacré (par exemple les dieux des montagnes). Ces trois sphères, rassemblées sous le nom de «Ayllu» dépendent les unes de autres et doivent donc veiller à leur bien-être mutuel. Ce soin de la vie repose sur «l’Ayni» ou qu’on peut traduire par principe de réciprocité. Ainsi les andins dans leurs célébrations rituelles rendent honneur aux montagnes, à l’eau, aux plantes… Les uns se mettent au service des autres et vice et versa ce qui permet aux trois communautés d´atteindre l´équilibre et l´harmonie au sein de la terre sacrée connue sous le nom de «Pacha Mama».

 

Cette approche se retrouve dans la conception de l’agriculture des communautés andines pour qui le temps est circulaire.Il est intimement relié aux rythmes et cycles de la lune, du soleil, du climat, de l’agriculture. De ce fait, les «crianzas» (dons, soins à la vie), rites et festivités suivent le rythme des cycles saisonniers.

 

Les rituels ont pour finalité de remercier les divinités pour les fruits obtenus grâce à l’agriculture. Cultiver son lopin de terre, c´est contribuer à enrichir et régénérer la Pacha locale. C´est un espace privilégié d´interaction entre les êtres vivants qui conversent, s’aident et développent une attention mutuelle.

 

Les journées s’écoulent paisiblement à Quispillacta et je perds assez vite la notion du temps.

 

Réveillée à 5h30 par le large sourire de Silvestre qui vient prendre des nouvelles, mon air zombifié qui lui répond imperceptiblement que j’aurais bien dormi plus longtemps…Traversée du village pour rejoindre la maison de Marcos et le suivre dans ses activités : Semis de patates -2 des 4000 variétés que compte le pays dont le tubercule est originaire- . Préparation et utilisation d’explosif artisanal pour casser des pierres qui serviront à monter des murets afin de séparer les parcelles (ha, l’inoubliable figure mutine de Marcos à chaque retentissement!). Et bien sûr les innombrables virées sur le versant des montagnes où le yachar me montre les espèces végétales qu’il utilise pour leurs vertus médicinales.

 

Selon la perspective andine, tout est animé de force spirituelle, toutes les espèces ont des esprits tutélaires avec lesquelles la société humaine est reliée en permanence. On accorde beaucoup d’importance aux éléments naturels pour expliquer l’origine de certains maux. De nombreuses plantes soignent contre le très répandu «mal aere» (mauvais vent), un courant énergétique produisant un déséquilibre et donc un mal-être chez celui qui l’attrape. Souvent, les remèdes sont simples à préparer mais Marcos est rigoureux sur l’indication de la posologie (par exemple à quelle fréquence prendre telle infusion) appropriée et une même plante peut soigner plusieurs maladies. Il insiste beaucoup sur l’alimentation et la patate tient une place de choix dans ses prescriptions! Mon esprit d’occidentale remarque que la foi de l’individu affectée conditionne l’efficacité des traitements et dans un complet lâcher-prise, je me surprends à ressentir un grand soulagement après que Marcos m’ait simplement soumis à une petite séance de purification en m’aspergeant d’eau de fleurs tout en récitant ses incantations. Le pouvoir de la «crianza», l’attention, le soin porté au vivant. L’intime liaison corps/esprit que les progrès de la médecine conventionnelle nous ont fait oublier mais qui ressurgit dans nos sociétés à l’heure où notre psyché est plus que jamais trouble, déboussolée…

 

Au cours de ce séjour, je passe beaucoup de temps avec la douce Ilda et son fils Jon, karatéka autodidacte et super petit berger de surcroit. Je les accompagne quand ils amènent les bêtes en pâture et nous marchons plus de 3 heures pour arriver au petit champ où broutent paisiblement les quatre vaches de la famille. Ilda entame alors sans empressement sa ritournelle quotidienne car elle connait par cœur le moindre geste à effectuer: traire les vaches, laisser reposer le lait 1 heure à peine, puis préparer le fromage pendant que Jon s’en va gambader sur des pentes abrupts avec le troupeau de chèvres. C’est sport, il faut s’agripper aux eucalyptus pour ne pas glisser! Nous rentrons juste avant la tombée de la nuit et souvent pour ne pas dire tous les jours, l’orage éclate. S’en suit l´averse qui tourne au déluge et le tonnerre gronde pendant que nous mangeons papas y queso (le quotidien repas patate-fromage) à la lumière du feu qui flambe et fait office de four. L’orage tonne encore quand j´entre dans mon lit, chargée de la bonne fatigue que ressentent les gens vivant au dehors. «Nous vivons d’air pur», aere puro comme dirait Ilda, même âge que moi et dotée de ce brillant reflet d’innocence dans les yeux que je peine à retrouver!

Une vie simple, d’une lenteur infinie. Les éléments sont trop présents, imprévisibles et puissants pour qu’on néglige l’ordre naturel.

 

Une vie de labeur aussi: Joues tannées par un soleil de plomb, pieds qui vivent mal les écarts de température et craquellent sous les sandales en pneu, corps abimés par la rigueur des tâches du quotidien. Des vies rugueuses auxquelles viennent se greffer les atteintes du monde extérieur.

 

Un monde rural mis à mal par les dangers de l’extérieur

 

Jusque dans les années 80, les paysans vivant dans la sierra d’Ayacucho ont été particulièrement touchés par des vagues de violence politique. Comme c’est souvent le cas, les civils se sont retrouvés pris au piège d’une guerre opposant l’armée péruvienne au sentier lumineux – mouvement maoïste fondé dans la région d’Ayacucho et qualifiée d’organisation terroriste par la communauté internationale – Beaucoup de paysans furent chassés de leurs terres et les guérisseurs, accusés de sorcellerie, furent persécutés.

 

À la même époque, le monde agricole connut l’apogée de la révolution verte jusque dans les villages les plus reculés. Impuissants, les petits producteurs ont alors assisté à la destruction de leurs parcelles familiales, c’est-à-dire de leurs seuls moyens d’existence.

 

Parallèlement, le changement climatique a contribué à la dégradation des conditions de vie des populations paysannes. Il suffit de mentionner que le dernier glacier de la région a disparu en 2005.

 

ABA, pérennisation d’un projet de développement global crée par et pour les membres de la communauté.

 

La naissance officielle de l’association a lieu en 1991 et résulte d’un processus familial. Parmi les 5 membres d’une fratrie originaire de Quispillacta, 2 d’entre eux, Magdalena et Marcella ont eu l’opportunité d’étudier l’agronomie. Elles se retrouvent vite en désaccord avec leur enseignement qui prône une agriculture mécanisée détruisant leurs traditions, et plus particulièrement la relation affective avec la semence et tous les éléments vivants reliés à la terre. Les 2 sœurs arrivent à ce constat: Envisager l’agriculture sans culture provoque la détérioration d’un processus qui a plus de 10000 ans. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les thèses de fin d’étude de Magdalena et Marcella ne plaisent pas à leurs professeurs.

 

Le contexte de violence politique et la modernisation agricole des années 60 poussent la famille a booster le potentiel de leur communauté. La fratrie décide alors de relever le défi de la lutte contre l’abandon des terres. Elle se fixe pour objectif de récupérer les chacras («fermes» en espagnol) familiales de Quispillacta. Ils décident de concentrer leur travail sur les problèmes de désertification dûs au manque d’eau.

 

Le combat d’Aba pour la réaffirmation culturelle de la communauté.

 

L’équipe d’Aba est confrontée à un phénomène d’homogénéisation qui a peu à peu marginalisé les communautés paysannes ainsi que leur langue, le quechua; La cosmovision d’un peuple étant directement visée, il s’agissait pour l’association de la réintroduire au centre des programmes qui vont progressivement être mis en place.

Aba a tenu à monter un projet transversal et participatif. Tous les habitants de la communauté ont donc été impliqués dans les 2 principaux axes de travail que sont la lutte contre la sécheresse et la récupération de la biodiversité.

 

La construction de canaux d’irrigation et de lagunes artificielles ont permis d’augmenter la disponibilité d’eau dans le sol et d’obtenir une récupération rapide de la couverture végétale. A ce jour, 71 lagunes ont été formées et 19 nouvelles sont en cours d’élaboration. Ces lagunes ont pour fonction de remplacer les glaciers. Ce programme d’Aba est nommé «siembra y cosecha del agua» (semis et récolte de l’eau). Les membres de la communauté évoquent souvent la gestion de cette ressource naturelle comme on parlerait d’un enfant: «criar el agua con cariño y respecto», l’élever avec soin et tendresse.

 

Les violences visant la cosmovision andine ont également eu pour effet de discriminer tous les paysans et ceux parmi eux qui exerçaient la médecine traditionnelle furent accusés de sorcellerie. Les Yachars ont fait l’objet de persécution jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Avec lui, ABA va commencer à former de nouveaux guérisseurs par la voie ancestrale de la transmission orale: Marcos est l’un d’entre eux. Grâce à l’intervention d’Aba, il est parti faire de nombreuses retraites à Tarapoto dans la selva (forêt amazonienne) péruvienne, effectuant parfois des diètes de plusieurs mois.

 

Après plus de 20 ans d’un travail holistique qui s’est décuplé dans de nombreuses communautés de la région, Aba constitue aujourd’hui un modèle de développement rural apparaissant comme une référence pour les politiques publiques. Cette reconnaissance s’est confirmée lors de la COP20 -conférence annuelle de l’ONU sur le climat- qui se déroulait en décembre dernier dans la capitale. Aba y a remporté le 1er prix environnemental de l’année dans la catégorie des bonnes pratiques face au changement climatique.

 

Un projet intelligent et ambitieux qui a été capable de restaurer un écosystème et de préserver ce qui conditionne l’existence d’une communauté tant au niveau des ressources naturelles que de son identité culturelle.

 

Cette expérience humaine me montre à quel point les éléments nature et culture sont interdépendants parfois jusqu’à la fusion, se complétant l’un et l’autre. Et si la nature se suffit à elle-même, la culture andine nous rappelle que nous ne serions rien sans elle.

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