Philippe Borrel, un humain parmi les siens

Philippe Borrel,  réalisateur de films documentaires .

 

portrait d’un sujet sensible.

 

Le regard bienveillant derrière l’œil froid de sa caméra, la discrétion et la présence feutrée d’un chat, Philippe Borrel déplace sa grande silhouette aux quatre coins de la planète afin de collecter la matière première de ses films. Diffusés sur France 5, Canal+ ou plus souvent encore sur Arte, ces documentaires aux sujets toujours brûlants sont des mines d’informations sur les rouages de notre monde. Cet homme à l’allure de mousquetaire contemporain s’est clairement engagé en faveur du genre qui est le notre.

Ses documentaires témoignent d’une vision très personnelle que l’on peut ressentir dans les plans serrés sur les visages et regards de ses interlocuteurs pris dans sa ligne de mire. Une voix off, chaleureuse et pédagogue, accompagne le spectateur au cours de ces périples filmés. Avec ses enquêtes impertinentes, Philippe Borrel, faux Candide au regard acéré mais pourtant plein d’empathie, nous éclaire sur certaines facettes de nos vies.

Rencontré au hasard lors du tournage de « L’urgence de ralentir », documentaire diffusé sur Arte en septembre 2014, J’ai eu l’immense privilège que ce gentleman éclaireur ait bien voulu se prêter au jeu de l’interview pour nous.

Encore merci à lui.

 

Catherine Gay : Philippe Borrel, quel est votre cursus ?

Philippe Borrel : Après un passage par Sciences Po, j’ai intégré l’école de journalisme de la rue du Louvre à Paris à la fin des années 80. Puis au début des années 90 j’ai travaillé en qualité de pigiste-reporter pour les journaux de 20h des principales chaines de télé et participé en tant que reporter free-lance à l’émission de Jean-Marie Cavada « la marche du siècle ». J’ai commencé à réaliser des films documentaires il y a dix ans.

2003 « Premiers secours » un feuilleton en 5 épisodes de 26minutes diffusé en 2004 sur Arte, au sujet du travail des pompiers de Paris, revisitant le cliché sur des soldats du feu beaucoup plus souvent confrontés à la misère sociale qu’aux incendies.

2005 « Not in our name ! » un documentaire de 52 minutes sur les opposants à la guerre d’Irak aux Etats-Unis, diffusé sur Arte en 2006.

2006 « Pistés par nos gênes » sur la convergence entre génétique et biométrie, diffusé sur France 5 en 2007.

2007 « Prison à domicile » à propos du bracelet électronique et de ses dérives possibles, diffusé sur Arte en 2008.

2008 « Alerte dans nos assiettes » sur les causes des problèmes de santé liés à notre alimentation et la pression des lobbies agro-alimentaires sur les organismes de santé publique, diffusé sur Canal+ en 2009.

2009 « Un monde sans fous ? » sur l’état de la psychiatrie en France où la rue ou la prison se substituent de plus en plus à l’hôpital, diffusé en 2010 sur France 5 et Médiapart.

2010 « Les insurgés de la Terre » sur les éco-guerriers , activistes écologistes et autres lanceurs d’alertes criminalisés depuis le11 septembre 2001, diffusé sur Arte en 2011

 

2011  » Un monde sans humains ? » documentaire de 96 minutes à propos de la fuite en avant du progrés technoscientifique et les adeptes du transhumanisme. Questionnement philosophique et éthique sur les enjeux de l’homme « augmenté ». Diffusé sur Arte en 2012.

 

Je travaille actuellement sur « L’urgence de ralentir » un documentaire de 90 minutes qui sera diffusé sur Arte en 2014, au sujet des alternatives au modèle néo-libéral aux quatre coins du monde.

 

Catherine Gay : Quel est l’objectif de vos films ?

Philippe Borrel : Visiter l’envers du décor afin de faire prendre conscience au public des enjeux qui lui échappent encore.

 

Catherine Gay : Quel a été le déclic qui vous a porté vers les sujets que vous traitez ?

Philippe Borrel : En fait il n’y a pas eu un seul déclic. Ça s’est fait progressivement à travers mon métier de reporter qui m’a confronté aux multiples facettes de l’inégalité sociale. C’est une prise de conscience que j’ai commencé à exprimer avec le feuilleton sur les pompiers de Paris. L’image d’Épinal est celle du soldat du feu. Mais la réalité – plus méconnue – est celle des premiers secours, avec ces pompiers souvent très jeunes en première ligne sur le front d’une misère sociale en pleine explosion. Idem pour l’Amérique de Bush présentée comme unanimement guerrière alors que c’était loin d’être le cas. À chaque fois je m’immerge dans un sujet et j’en revisite les enjeux afin de faire émerger une autre perception, une autre image, plus subjective mais loin des clichés. Et d’un film à l’autre, les sujets finissent par s’imposer d’eux mêmes…

 

Catherine Gay : Vous est-il arrivé de craindre pour votre sécurité dans le cadre de votre travail de reporter ?

Philippe Borrel : En zone de guerre oui quelques fois, mais sinon pas spécialement.

 

Catherine Gay : Avez vous déjà subi des pressions suite à la diffusion de certains de vos documentaires ?

Philippe Borrel : Une seule fois et à posteriori seulement : le groupe Unilever a déposé une plainte suite à une séquence d’ « Alerte dans nos assiettes » dans laquelle il se sentait mis en cause. Mais ils l’ont retirée quelques mois après… Sans commentaire.

 

Catherine Gay : Comment vous voyez-vous ?

Philippe Borrel : Je me considère comme un assembleur de puzzle(s) qui tente à chaque film de rassembler des pièces multiples et éparses pour faire apparaitre une image – forte- qui fasse réfléchir le public. Ou comme un médiateur subjectif qui raconterait le monde à sa manière pour aider à une prise de conscience.

 

Catherine Gay : Après avoir visionné quatre de vos documentaires :  » Un monde sans humains ?  » ,  » Un monde sans fous ? « ,  » Pistés par nos gênes  » et « Alerte dans nos assiettes », j’ai le sentiment que votre regard sur nos « élites »  ainsi que sur le cynisme ambiant n’est pas très optimiste, que vous craignez même pour l’avenir de l’humanité à court terme. Est-ce que je me trompe ? Et pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos impressions ?

Philippe Borrel : Les réactions à mes documentaires sont très variées, cela va de l’état de sidération à l’éclat de rire. « Un Monde sans Humains ? » par exemple a été perçu par certains, souvent les plus militants, comme une comédie dramatique, mais une comédie quand même. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les choses bougent, et que plus en plus de gens bricolent dans leur coin, individuellement ou collectivement pour échapper au modèle déshumanisé qu’on voudrait nous imposer.

 

Catherine Gay : En tant que reporter, témoin de ce que vous montrez dans vos documentaires, comment arrivez-vous à conserver le moral ?

Philippe Borrel : Je vais bien puisque je travaille. Pour ne pas sombrer dans un pessimisme paralysant, je pense que le plus important est de choisir où porter son regard. Ensuite il faut bien-sûr se mettre en mouvement, agir à son échelle autour de soi. Mon travail en ce moment sur le film « L’urgence de ralentir » me confirme cette intuition !

 

Catherine Gay : Pourquoi ce projet arrive-t-il maintenant ?

Philippe Borrel : En fait, il s’agit du contrechamp à « Un monde sans humains ? » qui explorait la tentation de certains de faire fusionner l’Homme et la machine… « L’urgence de ralentir » c’est un peu l’antidote à « Un monde sans humains ? » la démonstration que de plus en plus de personnes ont pris conscience de l’absurdité et des dangers de l’époque, pour revenir à plus de simplicité et d’humanité dans leurs vies.

 

Catherine Gay : C’est dans le cadre de vos recherches pour « L’urgence de ralentir » que vous avez séjourné récemment à San Francisco ?

Philippe Borrel : Oui parce que là-bas se trouve entre autres le siège du mouvement Américain BALLE (Business Alliance for Local Living Economies) qui milite activement pour une relocalisation de l’économie. De plus en plus de gens prennent conscience de la nécessité de lutter contre la pensée « TINA »(« There is no alternative » de Margaret Thatcher), ce mantra néo-libéral qui nous répète en boucle que nous n’avons pas le choix… Or partout dans le monde des milliers d’alternatives concrètes émergent et font aujourd’hui leurs preuves dans l’agriculture, l’éducation, la finance, l’habitat, l’énergie, etc. Toujours pour ce même film, demain je pars à Bruxelles, ensuite à Quito en Equateur en novembre et très certainement en Inde à la fin de l’année.

 

Catherine Gay : Pourquoi le choix de vous exprimer par l’image plutôt que par l’écrit ou le documentaire radio ?

Philippe Borrel : Mon choix est très ancien, il remonte à mes 14 ans avec la découverte de la photo. J’étais aussi fasciné par l’émission « La course autour du monde » avec ces jeunes qui partaient six mois autour du monde pour réaliser des sujets caméra au poing. Pour moi, passer de l’autre coté de l’écran correspondait à un profond désir d’aller vivre les choses, en me faisant ma propre idée sur le terrain. Je crois même que ce métier m’a sauvé la vie.

 

Catherine Gay : Pourrait-on vous qualifier de Solitaire-solidaire ?

Philippe Borrel : Oui mais alors on dira un solitaire très bien entouré ! Je travaille souvent seul quand je tourne mais il y a tout de même toute une équipe autour de moi, des conseillers comme Alexandra de Seguin ou Elias Jabre, des co-auteurs (dont Noël Mamère, pour « Un monde sans humains ? » et »L’Urgence de ralentir ») ou des mentors comme Pascal Dupont, fondateur de la maison de production Dissidents , Estelle Mauriac, ma productrice chez Cinétévé et ma fidèle camarade monteuse Marion Chataing (qui me supporte depuis déjà huit films).

 

Catherine Gay : Avez vous déjà en tête votre prochain documentaire ?

Philippe Borrel : Oui j’envisage de réaliser « Les rebelles de l’élite » , au sujet de ces cadres ou ces ingénieurs de très haut niveau qui quittent le monde des grandes entreprises pour mettre leurs compétences et savoirs faire au service d’une nouvelle économie, l’économie sociale et solidaire…

 

Je remercie chaleureusement Monsieur Philippe Borrel pour sa sympathique collaboration. Le film « L’Urgence de ralentir » a été diffusé sur ARTE  en septembre 2014.

 

Catherine GAY pour Etika Mondo

 

Quelques liens vers son travail :

 

« Les insurgés de la terre » https://youtu.be/mbNXcM71ggo

 

« L’urgence de ralentir » https://youtu.be/e3bKMJTaQn4

 

« Un monde sans humains » https://youtu.be/QkFRxbXbYdQ

 

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